Author: sender

  • Free Gaza

    La classe est plutôt attentive
    Lors de mon témoignage
    Relatant l’histoire
    De la déportation de mes parents
    Durant la Shoah.
    Les élèves ont choisi
    La coiffure
    Ou la mécanique moto,
    Pas toujours par amour
    De la profession,
    Mais parce que
    L’obligation scolaire
    L’exige.
    Ils sont issus,
    Pour la plupart,
    Des classes dites
    Populaires.
    Et leur horizon
    S’arrête souvent
    Au bout de la rue.
    Je relate justement
    L’arrivée de ma maman
    Sur la rampe terminus
    Des trains de la mort,
    Quand soudain,
    Un jeune sort
    De sa torpeur apparente
    Et crie :
    « Free Gaza ! Free Gaza ! »
    Je prends
    Une profonde respiration.
    Le « manifestant »
    Est expulsé
    De la classe.
    En fin de séance,
    Il vient vers moi,
    Penaud.
    « Je viens présenter
    Mes excuses.”
    Dans ma culture,
    Le respect des aînés
    Est une valeur importante.
    Et j’ai failli
    À ce devoir. »
    Je l’encourage
    À développer sa pensée.
    Dialogue.
    On met le doigt
    Sur les slogans creux.
    Petit détour,
    Non prémédité,
    Par l’histoire récente
    Du conflit.
    Nos sources d’information
    “Divergent.”
    Ce jeune a-t-il changé ?
    Pas sûr.
    A-t-il été contraint
    De réfléchir ?
    Peut-être.
    Mon but
    Est atteint.

  • Mort à crédit


    Ce livre exceptionnel
    Écrit par Céline
    Lui-même perdu
    Sans le moindre doute
    Du mauvais côté de l’Histoire
    Et à vrai dire
    On lui fit plutôt crédit
    Une condamnation légère d’abord
    Puis l’amnistie
    Mais il est un autre « Mort à crédit »
    Bien plus sordide encore
    On nous relate régulièrement
    L’arrestation
    De ces espions juifs
    Qui vendent leurs services
    À l’Iran
    Ce qui m’interpelle
    Vraiment
    C’est que ces hurluberlus
    Se font payer
    Pour contribuer
    À leur propre disparition
    Annihilés
    Dégommés
    Éradiqués
    Par ceux-là mêmes
    Qui les rémunèrent aujourd’hui
    Pour leurs méfaits
    Et même pas
    Grassement d’ailleurs
    Morts à crédit
    Oui C’est bien cela

  • Les herbes


    Les mauvaises, s’entend,
    Ne meurent jamais.
    C’est ce que maman
    Aimait répéter.
    Ceci étant,
    Les nazis étaient versés
    En la matière.
    Avec le Zyklon B,
    Un insecticide à l’origine,
    Ils entreprirent d’éliminer
    Les parasites…
    Humains.
    Le parasite, dit-on,
    Vit aux dépens de l’autre.
    Et voilà précisément
    Le ressort
    De tous les fantasmes.
    Le Juif riche
    Remplace le riche
    Méritant.
    Le Juif intelligent
    Prend la place
    Du prix Nobel
    Mérité.
    Et déjà de Gaulle
    L’affirmait :
    « Un peuple d’élite,
    Sûr de lui
    Et dominateur. »
    Le Juif dominateur…
    Et, last but not least,
    Je ne pouvais l’ignorer :
    From the river to the sea…
    Ouste !
    Raus mit den Juden !
    Et pourtant,
    On est toujours là.
    Maman avait bien raison.

  • Lettres persanes


    Elles sont passées
    Comme des lettres à la poste,
    Mais avec la mention :
    Inconnu à cette adresse.
    Que des milliers d’âmes
    Innocentes
    Passent au gibet
    N’empêche personne
    De dormir.
    Parmi la gent bien-pensante,
    On s’indigne volontiers
    Lorsque d’autres causes
    Sont en jeu.
    Sans doute leur
    Faute originelle
    Était-elle d’être soutenues
    Par le Grand Satan.
    Et là, attention :
    Toute cause associée
    À qui l’on sait
    Est vouée aux gémonies,
    Par définition.
    Ils avaient peut-être
    Le tort impardonnable
    D’être rangés
    Dans la mauvaise case,
    Celle où les morts
    Comptent moins
    Que les symboles,
    Et où le silence
    Tient lieu de compassion.
    Cela fait étrangement penser
    À une autre cause,
    Qui se trouve elle aussi
    Du mauvais côté de l’histoire.

  • Compliqué


    Ce mot est
    d’une simplicité telle
    qu’on peut l’utiliser
    avec aisance
    et dans un grand nombre
    de circonstances.
    Depuis un certain temps,
    il me frappe particulièrement
    lorsque les médias
    israéliens
    relatent les nouvelles.
    J’explique.
    Des situations inextricables
    sont citées
    comme étant
    compliquées.
    Des crises politiques graves :
    compliquées.
    Des défis militaires suicidaires :
    compliqués.
    Dans nos médias,
    un toutou égaré
    est une catastrophe
    nationale.
    Un carrefour en réfection,
    la fin du monde.
    Un festival pluvieux,
    itou.
    Tout est relatif,
    disait l’autre.
    Ce que j’apprécie
    dans ce mot,
    « compliqué »,
    c’est qu’il contient déjà
    l’ébauche
    d’une solution.

  • « C’est ainsi »


    Et non,
    « Ainsi soit-il ».

    C’est curieux,
    Car ce concept,
    kabbalistique,
    Est bien éloigné
    De ce que suggère
    Le mot « cabale »,
    En français.

    C’est-à-dire,
    Une intrigue.
    Intrigant, non ?

    Alors c’est quoi
    Ce « c’est ainsi »,
    Traduit de l’hébreu
    « Kakha » ?

    Une manière de dire
    Que lorsque l’on accepte,
    Ce qui demeure
    Inexplicable.

    Lorsque l’on cesse
    De vouloir à tout prix,
    Comprendre le pourquoi
    Et le comment.

    Alors seulement
    On peut bâtir,
    Réparer
    Et progresser

    En d’autres termes,
    Abandonner parfois
    La rationalisation,
    Des difficultés
    que nous rencontrons.

    Non par renoncement,
    Mais pour retrouver
    Une capacité d’agir.

    C’est donc
    Tout le contraire
    Du fatalisme.

    Tout le contraire,
    Du « mektoub »

    Car accepter
    N’est pas se soumettre.

    C’est reconnaître
    Ce qui est.

    Pour mieux construire.

    Et me voilà
    Tout à coup,
    Presque zen.

  • Bobbejaanland


    Pour les non-initiés,
    C’est le nom d’un parc d’attractions,
    Genre Disneyland,
    Mais en version flamande.
    Bref, assis, selon mon habitude,
    À la terrasse d’un estaminet,
    En plein cœur du wokeland
    De Saint-Gilles,
    Sur la bien nommée
    Place Bethléem,
    Pourvu de dealers,
    Sans complexes, en mode drive-in,
    Dans une ruelle à sens unique,
    Et, selon la saison,
    Parfois agrémentée
    De quelques tirs d’avertissement
    À la vraie kalachnikov,
    Arme « must have »
    De tous les révolutionnaires,
    Il va de soi,
    J’intercepte une conversation
    À la table voisine.
    Un papa, prototype de l’endroit,
    Est attablé avec ses deux jeunes enfants
    De quatre ou cinq ans.
    — Quels pays connaissez-vous ?
    Faut rester didactique,
    Même durant les vacances scolaires.
    Les réponses fusent
    En mode ritournelle :
    — Cuba !
    — Palestina !
    — Et… Bobbejaanland !
    Fin de la leçon de géographie.

  • Nom de Dieu


    J’ai vu deux fois
    Le dernier film de Nolan,
    L’Odyssée.
    Et ma foi,
    Ce qui m’a particulièrement
    Frappé,
    C’est l’omniprésence des dieux.
    À plusieurs reprises,
    On reçoit le voyageur étranger
    Dans sa demeure
    En invoquant le précepte de Zeus :
    « Accueille l’étranger sous ton toit. »
    Tiens, tiens…
    Cela ressemble étrangement
    À Abraham
    Qui reçoit des voyageurs inconnus,
    En commençant
    Par leur laver les pieds.
    Ce qui reste troublant,
    C’est que dans toutes ces histoires,
    Malgré les mêmes enseignements,
    On finit par s’entretuer
    Avec un entrain
    Déconcertant.
    Une force supérieure,
    Notre surmoi moral,
    Nous rappelle sans cesse,
    Sous toutes les latitudes,
    Dans toutes les religions,
    Avec Dieu ou sans Dieu,
    Comment bien agir
    Pour survivre ensemble.
    Et pourtant,
    Nous nous arrangeons toujours
    Pour tout gâcher.

  • Durable

    Ce mot tellement
    galvaudé
    ad libitum,
    qu’il en devient insignifiant,
    voire inaudible.

    On s’abstient d’acheter
    de la fast fashion,
    et voilà qu’on s’autocongratule
    d’un comportement durable.

    Sans vouloir être passéiste,
    nos aînés raccommodaient
    nos chaussettes
    jusqu’au point
    où il y avait parfois
    plus de raccommodage
    que de chaussettes.

    Ils n’en faisaient pas un plat.

    Aujourd’hui, l’agriculture
    ou la pêche
    « durables »
    sont parfois devenues
    des outils marketing.

    À l’hôtel, vous acceptez de ne pas
    faire changer vos serviettes
    chaque jour :
    un début d’héroïsme durable.

    Le vin naturel ?
    Une invitation écolo
    au picolage
    responsable ?

    Alors, j’ai une suggestion :

    Les guerres étant, elles aussi,
    ô combien trop durables,
    pourquoi ne pas réfléchir
    à une véritable paix durable ?

    À des relations humaines
    plus responsables,
    à un environnement
    enfin régénéré
    et que nous saurions préserver.

    Peut-être qu’avant de chercher
    à tout rendre durable,
    il faudrait commencer
    par rendre notre monde
    simplement vivable.

    Bon, j’arrête ici ce billet,
    pour ne pas devenir
    irresponsable.

  • Mirador


    Ancienne,
    mais tellement d’actualité,
    cette histoire entendue à Auschwitz.
    Lors d’un pèlerinage,
    un enfant de déporté,
    voyant son voisin pleurer,
    lui demande :
    — Avez-vous, vous aussi, perdu un parent ?
    Et l’autre de répondre, entre deux sanglots :
    — Oui… Papa est tombé du mirador.
    C’est en racontant avec émotion
    à quelques amis l’angoisse et les épreuves
    que vivent actuellement nos enfants en Israël,
    que nous entendons parfois :
    « Ce qui nous empêche surtout de dormir,
    ce sont les horreurs que vivent les Gazaouis. »
    Mon propos
    n’est ni militaire,
    ni géopolitique.
    La souffrance des uns
    n’efface pas celle des autres.
    Mais cette étrange habitude
    de répondre à une douleur
    par une autre douleur,
    comme s’il fallait choisir son camp
    Jusque dans l’empathie,
    est sans doute
    ce qui me déchire le plus
    Les entrailles.