• Dérive

     C’est le mot

     Qui émerge des flots mouvementés

     sur lesquels nous semblons

     voguer, collectivement.

    De temps en temps,

     des têtes s’immergent,

     d’autres émergent.

     Mais au fond,

     c’est toujours la dérive.

    J’explique.

    Dans les espaces publics,

     quand nous utilisons

     certains mots :

     J…f, si…te, ant…mite, Is…ël,

     on les chuchote.

    On se sent guettés.

     Comme naguère.

     C’est un signe.

    Aujourd’hui, il faut bien le constater :

     nos amarres se sont rompues.

    L’après-guerre,

     les Golden Sixties,

     l’amour libre,

     les barricades contre les injustices…

    On croyait faire partie

     d’un même ensemble,

     entourés d’amis.

    La réalité est autre.

    Et pourtant, certains lancent encore des cordes

     vers des rives.

     Mais elles sont vite

     sectionnées à coups de haches,

     verbales le plus souvent,

     par ceux que nous croyions amis.

    Et pourtant,

     certains braves, de tous bords,

     continuent de tendre des perches.

     Il faut y croire.

    Chers amis,

     nous avons vu pire.

     Il faut tenir.

    Nous nous battons,

     c’est sûr.

     Car

     Fluctuat nec mergitur.

  • Import-export

    Le commerce, ça nous connaît.
    Et l’import-export aussi.

    Comment donc.

    Mais c’est d’exportation israélienne
    qu’il s’agit aujourd’hui.

    Puisque Israël semble être
    la source de tout notre mal
    mondial.

    Récitsde guerre

    Même Erdogan affirme aujourd’hui
    que l’agressivité d’Israël
    menace le monde entier.

    Voyons grand.

    Sans complexe.

    Trump ?

    Une marionnette de Netanyahou.

    Le détroit d’Hormuz bouclé ?

    Mais c’est l’exploitant du gisement gazier
    Léviathan
    qui boursicote
    pour faire grimper
    les prix.

    Nadav Lapid interdit à Marseille ?

    Malgré son activité anti-Netanyahou,

    il est à sa botte,
    en secret.

    Les manifestations pro-palestiniennes
    à Bruxelles ?

    Organisées par le Mossad,

    pour encourager l’alya.

    Le changement climatique ?

    Les émissions de CO₂,

    c’est la version officielle.

    Mais les vrais experts
    savent bien

    que deux F-35 israéliens
    suffisent à faire fondre
    la banquise.

    À ce rythme,

    dans quelques mois,

    on apprendra que la chute de l’Empire romain
    était déjà
    une manœuvre sioniste.

  • Teva

    Ce matin, en me baladant à vélo, j’admire la verdeur de la nature, teva en hébreu.

    Cela s’écrit avec trois lettres : Tet, Beit, Aïn.

    Gardez cela dans votre caboche. Interro écrite à la fin du billet.

    Allez, aujourd’hui, on se concentre un peu, s’il vous plaît.

    Profitant, autant que faire se peut, de notre charmant climat belge : averses entrecoupées de quelques apparitions du soleil.

    Pas l’idéal pour les cyclistes, mais excellent pour la chlorophylle.

    Non, il ne s’agit pas non plus de cette géante pharmaceutique israélienne que certains vouent aujourd’hui aux gémonies.

    Tourismeen Israël

    Non, je parle du mot teva, sans la lettre Aïn.

    Il commence avec un Tav et se termine avec la lettre Hé.

    Cela se prononce exactement pareil, mais cela ne signifie pas la même chose.

    J’explique.

    Deux fois au moins, le mot teva avec un Hé apparaît dans la Torah.

    La première apparaît dès le début du récit biblique.

    L’histoire humaine risquait alors de s’achever avant même la fin du générique.

    Dans sa grande colère, le Seigneur décide d’annihiler le monde.

    Humains et bébêtes compris.

    Taïaut, taïaut, pas de quartier.

    Heureusement, il se ravise.

    Sinon, il n’y aurait pas eu de billets d’humeur aujourd’hui.

    Il fait construire une arche, un teva.

    Grande. Très grande.

    A big, beautiful boat, comme dirait l’autre.

    On y embarque vache, veau, cochon — oui, oui — et toute la ménagerie.

    Puis toute la smala de Noé.

    Et voilà le monde sauvé des eaux montantes.

    Premier teva, premier sauvetage.

    Quelques chapitres plus loin, même histoire.

    Mais en format XXS.

    Le petit Moïse est déposé dans un panier.

    Un teva.

    Drôle d’idée, tout de même.

    Sa mère voulait-elle vraiment le sauver ?

    Et il est miraculeusement repêché par la fille de Pharaon.

    Aujourd’hui, les services sociaux ouvriraient probablement un dossier.

    Heureusement que pendant la Shoah, on a trouvé des stratagèmes un peu plus élaborés pour sauver les enfants  juifs.

    Culturejuive

    Quoi qu’il en soit, une fois encore, un teva sauve un monde.

    Cette fois, un monde qui tient dans un nourrisson.

    Alors quand Teva, avec un Aïn cette fois, a été choisi comme nom d’une entreprise de médicaments,

    Ce n’est finalement pas si mal trouvé.

    Après tout, les médicaments aussi sont censés sauver des vies.

    Je précise, au cas où :

    je ne suis pas sponsorisé.

  • Der Stürmer

    Une blague

    qui porte une barbe

    de patriarche

    Raconte la discussion

    entre deux juifs

    durant l’Occupation

    Et le premier avoue à son copain

    qu’il lit le Stürmer

    Le journal de référence nazi

    Pour y trouver les bonnes nouvelles

    Celles qui lui font vraiment plaisir

    Comme

    Les juifs qui contrôlent la Bourse

    La culture

    Les banques

    Le monde entier, en quelque sorte

    Moi-même, depuis mes voyages

    dans les États du Golfe

    J’ai pris l’habitude de lire

    la presse locale

    Dont un des canards

    est Al Arabiya, quotidien saoudien 

    Alors là, les amis

    Vous seriez étonnés

    À l’encontre de notre grande

    et petite presse écrite et parlée

    Ce journal

    Porte-parole officieux

    de MBS

    Rappelle systématiquement

    Le massacre

    et les abominations

    du 7 octobre

    En introduction à chaque info concernant le

    Hamas ou le Hezbollah 

    La lecture d’Al Arabiya

    Fait curieusement du bien

    Par là où ça passe.

  • Travel agency

    Déjà, notre patriarche Abraham

    a dû raconter à son père une histoire d’idoles.

    Celles qui, paraît-il, se seraient disputées entre elles.

    Encore un bobard maison.

    Car en réalité, ses nerfs avaient lâché.

    Il avait tout simplement explosé le stock familial.

    Ah, les cordons ombilicaux…

    ont parfois la peau dure.

    Premier grand départ.

    Direction Canaan.

    Plus de deux mille kilomètres.

    Sans bagage cabine.

    Sans retour prévu.

    Puis vint la sortie d’Égypte.

    Une autre excursion.

    Toujours l’aller simple.

    Moins longue sur la carte.

    Beaucoup plus longue sur la montre.

    Avec animations.

    Effets spéciaux.

    Et quelques plaintes adressées à la direction.

    Puis Dieu remet un billet à un certain Jonas.

    Destination :

    Ninive.

    Le client embarque pourtant pour Tarse.

    Exactement dans l’autre sens.

    Erreur de réservation ?

    Surclassement non demandé ?

    Nul ne sait.

    Et survient alors le clou du séjour :

    trois jours, pension complète,

    dans les kishkes* d’un gros poisson.

    Avant débarquement d’urgence sur une plage inconnue.

    À côté,

    les brochures de croisières actuelles

    manquent singulièrement d’imagination.

    Alors bon…

    quoi d’étonnant, après tout,

    que ce petit peuple cherche parfois un peu de repos ?

    Les voyages forment la jeunesse.

    Même après trois mille ans.

    —–

    *Kishkes : Boyaux en yiddish.

  • Borat

    Tout le monde se souvient de cette scène hallucinante, l’une des premières du film Borat.

    Une immense marionnette, caricature grotesque d’un Juif, version Carnaval d’Alost, est promenée à travers une foule en délire qui éructe insultes et imprécations sur son passage.

    La fiction n’a rien inventé. Elle s’est contentée de copier la réalité.

    Mon père, enfant dans un village des Carpates, assistait à Pâques aux processions des non-Juifs. En tête du cortège, le pope, icône à la main et haine au ventre, hurlait à pleins poumons :

    « Їдьте в Палестину ! » — « Juifs, partez en Palestine ! »

    Communautéjuive

    Nous étions dans les années trente. Bien avant la Shoah. Bien avant 1948. Bien avant Gaza.

    Près d’un siècle plus tard, voilà que résonnent d’autres cortèges, avec parfois les mêmes obsessions et les mêmes injonctions.

    Alors je me dis qu’il faudrait peut-être que les antisémites se mettent d’accord.

    On part ? On reste ? On disparaît ?

    Car enfin, depuis des générations, ils semblent hésiter sur la destination finale.

    On dit que l’histoire bégaie.

    Pour ma part, j’ai parfois l’impression qu’elle radote.

  • Dejavoo

    Avant-propos : ceci est un mot d’humeur, pas une opinion politique, militaire, stratégique ou géopolitique.

    Cela fait quelque temps que le mot génocide résonne en moi d’une manière plus qu’étrange. Chaque fois qu’il surgit dans l’espace public, c’est comme si l’on triturait une plaie qui refuse obstinément de se refermer. Un mot qui m’écorche, qui déchire encore, qui ne passe jamais comme un simple bruit de fond.

    Et puis tout à coup, yesss, eurêka ! Mais bon sang, mais bien sûr : ça vibre avec déicide. Ouf, enfin. Voilà un mot ô combien ancien, bien connu de nouzôtres. Des millénaires qu’on nous le ressert, toujours avec le même succès et les mêmes conséquences.

    Alors, mesdames et messieurs, le moment du renouveau est arrivé : les soldes sont passées, voici la nouvelle collection. Et quelle collection, môssieu ! Qui ose — qui sait — faire mieux ?

    Circulez, messieurs-dames… tourne manège.

  • Chasse interdite

    Lorsque c’est le cas,

    les autorités font part

    des panneaux, des textes de loi

    c’est clair

    c’est interdit.

    Quand un quidam passe outre

    il est puni

    sévèrement ou non, selon le cas

    tout cela est surveillé par un garde chasse

    je n’ai jamais vu des gardes chasse, qui se placent 

    en lisière de forêt pour…

    Protéger les terriers des lapins

    des fourrées où se cachent les faons et leur mère

    le nid des oiseaux qui couvent leurs oeufs

    et pourtant

    c’est le sentiment que j’ai eu

    tout à l’heure en passant devant une synagogue

    deux braves soldats, armés jusqu’aux dents

    Il est évident que leur présence est utile

    Mais c’est quand même le monde à l’envers

    Lorsque nos enfants étaient petits

    fréquentaient une école juive,

    Livresjudaïsme

    des amis woke avant la lettre,

    trouvait que c’était scandaleux qu’on mettait nos petits dans

    une école qui devait être gardée

    la question du pourquoi

    n’était même pas posée.

    Tant que nos gouvernants diront oui, mais

    c’est le gibier qui devra être gardé

    car ce oui, mais, est une justification

    pour ces actes terribles en puissance

    quand le garde chasse dira 

    FORMELLEMENT INTERDIT 

    ce sont les chasseurs et non le gibier,

    qui seront en ligne de mire.

  • Heppenheim

    « Cette ville est juive »,

    me souffle une petite voix

    qui s’invite parfois lorsque je rêvasse.

    Après une journée de travail,

    je suis assis à la terrasse d’un café,

    sur la superbe Marktplatz de Heppenheim.

    Connais pas, me direz-vous.

    Et pour cause.

    C’est une petite ville accrochée à ses vignes,

    au cœur de la splendide région de la Bergstrasse,

    au sud de Francfort.

    Je flâne ici et là,

    tentant de donner corps à mon intuition.

    Je lève la tête vers le ciel — geste presque biblique —

    et mon regard s’arrête sur une plaque fixée au mur d’une maison,

    à l’angle d’une rue.

    « Ici vécut, entre 1916 et 1938, le grand philosophe juif Martin Buber, né à Vienne le 8 février 1878 et décédé à Jérusalem le 13 juin 1965. Pourchassé par l’idéologie destructrice de l’époque, il quitta l’Allemagne en 1938. »

    La « chose » n’est pas vraiment nommée.

    On cultive une certaine pudeur, n’est-ce pas ?

    Buber enseignait aux universités de Francfort et de Heidelberg.

    Il avait choisi cette demeure d’entre-deux,

    à mi-chemin entre les deux villes.

    Aujourd’hui, la maison est devenue un musée.

    On y rassemble des livres  juifs ou sacrés, en déshérence, retrouvés après la Shoah,

    et l’on y entretient la mémoire.

    J’interroge le responsable du lieu.

    Il se présente d’emblée :

    — Ani komer, je suis prêtre, secrétaire des Amitiés judéo-chrétiennes, dont le siège mondial se trouve ici.

    Alors je lui confie mon impression.

    Oui, me répond-il.

    Cette ville avait effectivement été « juive ».

    Culturejuive

    Sa réponse est simple, presque évidente :

    — Pratiquement chaque maison de cette place du marché avait été habitée par une famille juive.

    Mon « septième sens » ?

    Pas vraiment.

    Après tout, la plupart des villes européennes ont compté, pendant des siècles, une importante population juive.

    La différence, c’est peut-être que certaines l’ont oubliée.

    Et que d’autres s’en souviennent encore.

    CQFD.

  • Brigitte

    notre toute nouvelle voisine pulpeuse, quoique « haredi », rassemblait sa nombreuse progéniture en frappant dans ses mains et en criant : « Bambini ! »

    Elle venait d’arriver de Milan et avait soudainement troqué sa perruque style « serpillière humide », placée de guingois sur son crâne rasé, contre une toute nouvelle chevelure blonde platine aux belles ondulations.

    Mes parents ne pouvaient s’empêcher de la surnommer « Brigitte ».

    En effet, « Et Dieu… créa la femme » venait de sortir sur les écrans.

    Et alors ?

    Elle avait été une trendsetter de son temps ; aujourd’hui, on dirait une influenceuse.

    Et les hommes ne sont pas les moins influençables.

    Prenez le schtreimel.

    Naguère, il n’y avait à Anvers qu’un seul modèle : le type « Rabbi Jacob », cette galette ornée de fourrure, généralement d’un beau vison.

    Aujourd’hui, ils sont passés à la trappe.

    Pas les haredim, of course, mais leurs ornements capillaires.

    Ces belles galettes ont connu une spectaculaire extension verticale.

    Il y a eu élévation — physique, à défaut d’être spirituelle.

    Les schtreimel ont évolué et sont devenus des spodik ; rien à voir avec Spoutnik qui, lui, s’est élevé dans l’espace il y a bien longtemps.

    Des mers de spodik, splendides cylindres, non plus uniquement de fourrure mais aussi de matière synthétique — écologie et CO₂ obligent — flottent désormais dans les rues anversoises le jour du shabbat.

    Comme quoi, même dans les milieux les plus traditionnels, la mode finit parfois par avoir le dernier mot.