• Sans tambour ni trompette


    Pas de caméras.
    Pas de hashtags.
    Pas de posture.
    Rien.
    Juste des gens.
    Honnêtes.
    Discrets.
    Engagés.
    Pour les trouver, il faut creuser.
    Sortir du bruit.
    Refuser le spectacle.
    Et alors — oui —
    on les découvre.
    Ces joyaux humains.
    Ils existent.
    En silence.
    Au cœur des forêts du Taunus,
    à Bad Soden, près de Francfort,
    petite bourgade marquée par une présence juive ancienne —
    synagogue détruite en 1938,
    mémoire fragile —
    On y célèbre aujourd’hui Yom Hashoah.
    Par des chrétiens.
    Pour des chrétiens.
    Allemands.
    Il faut s’arrêter.
    Regarder.
    Comprendre.
    Un pays qui a engendré l’indicible
    peut aussi produire cela.
    Sans bruit.
    Sans excuse.
    Sans mise en scène.
    Une leçon d’humilité.
    Une vraie.
    À méditer.

    J’y reviendrai.

  • Voilà que, désormais, des non-juifs ont peur de se promener dans des quartiers juifs.

    Oui, vous avez bien lu.

    On pourrait croire à une mauvaise blague.

    À un renversement absurde des rôles.

    Et pourtant.

    Alors on s’indigne.

    On parle d’agressivité, de menaces, d’injures.

    On cherche des mots : goïophobie ? islamophobie ? autre chose encore ?

    Non. Pas tout à fait.

    La réalité est à la fois plus simple… et infiniment plus dérangeante.

    Un directeur d’école souhaite organiser une balade dans un quartier juif, dans le cadre d’un cours de civisme.

    Une démarche saine, presque évidente : aller à la rencontre de l’autre, découvrir, comprendre.

    Et là, stupeur.

    Les élèves refusent.

    Pas par rejet. Pas par haine.

    Par peur.

    Peur d’être pris pour cible.

    Peur d’un attentat antisémite.

    Silence.

    Donc résumons : on ne va plus dans un quartier juif… par crainte d’un attentat antisémite.

    Le vertige n’est pas loin.

    Mais rassurez-vous — on va trouver une solution.

    Protégeons notre jeunesse, bien sûr.

    Évitons les risques.

    Un attentat antisémite, passe encore — triste fatalité de notre époque.

    Mais que des non-juifs soient menacés en s’approchant d’un quartier juif ? Là, vraiment, ce n’est plus acceptable.

    Non mais.

    Il faudra donc adapter les programmes scolaires :

    remplacer la rencontre par la distance,

    la curiosité par la précaution,

    le vivre-ensemble par le contournement.

    Et surtout, ne pas trop creuser.

    Ne pas trop comprendre.

    Ne pas trop nommer.

    Car au fond, ce qui dérange, ce n’est pas la peur.

    C’est ce qu’elle dit de nous.‌‌

  • Pénis

    Non, pas question de circoncision, cette fois-ci.
    Ce sont des restes du shtetl bruxellois
    qui seront mon propos du jour.
    Feu beau-papa était le fournisseur
    en produits cashers et israéliens d’un nombre non négligeable d’épiciers juifs qui nourrissaient le petit monde des nostalgiques du manger de chez nous.
    Avant les fêtes, c’était toujours la cohue.
    Les marchandises de dernière minute
    étaient raflées par les commerçants,
    qui venaient eux-mêmes chercher leur commande à l’entrepôt.
    Vu l’afflux, je donnais parfois un coup de main.
    On utilisait encore à ce moment-là,
    un joyeux mélange de françaidish.
    Le son « u » n’existe pas en yiddish.
    Une commerçante me demande des « kip ».
    Ça ressemble au mot « poulet » en flamand,
    mais chez nous, pas de vente de volailles, c’était clair.
    Je lui rétorque :
    « Passons ensemble devant les palettes,
    faites-moi signe au rayon “kip”. »
    Arrivés à l’emplacement des cubes
    de potage de poulet casher Osem, elle s’écrie :
    « C’est ici ! »
    — Ah, vous vouliez des cubes…
    — C’est cela, des koub, je voulais des koub.
    Dans la même veine, une autre cliente réclamait frénétiquement un carton de « pénis ».
    Même exercice de devinette.
    Elle désirait tout simplement :
    des peanuts…

  • Gauche, droite, gauche, droite, gauche, droite… difficile de marcher au pas

    L’antisémite est forcément de droite, et le philosémite de gauche ?

    Depuis la Seconde Guerre mondiale, c’est ce qu’on voulait croire. C’était rassurant : le monde semblait ordonné, les repères clairs, les positions morales bien alignées.

    Et puis, voilà qu’une amie me raconte l’autre jour : selon certains, Fourest serait une mauvaise bouée de sauvetage, parce qu’elle est « de droite » — du moins selon le PTB (parti communiste belge) . Autrement dit, il faudrait chercher une bouée de gauche, plus pure, plus convenable.

    Mais il n’y en a pas. Ou plus.

    Nos repères ne deviennent pas seulement flous — ils se renversent.

    Parce qu’aujourd’hui, c’est parfois un Sam Van Rooy, figure de l’extrême droite flamande, qui prend la défense d’Israël ou des  Juifs. Pas nécessairement sans doute par amour, mais parce que l’ennemi (arabe) de son ennemi (le Juif) devient son allié du moment.

    Histoire des Juifs

    Et nous voilà, malgré nous, ballotés entre ces bouées de sauvetage douteuses, condamnés à choisir entre des mains qu’on n’a aucune envie de serrer.

    Alors, que faire quand la mer est agitée et qu’aucune bouée n’est vraiment propre ?

    Peut-être faut-il simplement apprendre à nager seuls, sans attendre qu’un camp — gauche ou droite — nous dise où se trouve le rivage.