• What’s in a Word

    S’il y a un mot

    Qui me fait le plus souffrir

    Dans le brouhaha ambiant,

    C’est le mot

    Génocide.

    Comme la pointe d’une dague

    Nazie

    Qui viendrait remuer

    Une blessure béante.

    Lors de mes tournées dans les écoles,

    Où je raconte

    Ce qu’ont vécu mes parents

    Durant la Shoah,

    On me pose parfois

    Cette question :

    — Et vous autres, alors ?

    Votre génocide

    Envers les Palestiniens ?

    Je pourrais répondre.

    Discuter des chiffres,

    Des intentions,

    Des définitions.

    Expliquer ce qu’est,

    Ou n’est pas,

    Un génocide.

    Mais à quoi bon ?

    Les slogans

    N’écoutent pas.

    Les mantras

    N’entendent rien.

    Alors je me demande

    D’où vient cette douleur

    Qui me saisit

    Chaque fois que ce mot

    Est lancé contre nous.

    Et je crois savoir pourquoi.

    Car de nos six millions

    De disparus,

    Il reste peu de choses.

    Quelques photographies.

    Des noms gravés sur la pierre.

    Des lettres jaunies.

    Des souvenirs transmis

    À voix basse.

    Et un mot.

    Un seul.

    Génocide.

    Le mot qui désigne

    Le gouffre où ils ont disparu.

    Le mot qui porte encore

    Le poids de leur absence.

    Le mot qui leur sert,

    En quelque sorte,

    De sépulture.

    Alors, lorsqu’il est brandi

    Comme une accusation,

    J’ai parfois l’impression

    Qu’on ne se contente pas

    De nous juger.

    Qu’on vient aussi remuer

    La terre fragile

    Qui recouvre nos morts.

    Comme si l’on voulait atteindre

    Jusqu’à leur mémoire.

    Comme si on voulait leur enlever

    Le dernier mot

    Qui leur appartient.‌‌

  • Psychanalyse


    Bientôt avec les fêtes austères
    Qui approchent
    A grands pas
    On nous rappelle dans les prières
    Et supplications
    Que dieu sonde nos viscères
    Bref, qu’il triture nos kishkes
    Nos boyaux
    pour découvrir
    Nos moindres secrets
    -nos mauvais penchants-

    C’est ainsi que je ressens
    De nos jours
    Les analyses innombrables
    Par nos chers psychologues
    De vrais nouzôtres,

    Psychanalystes
    Sociologues
    Neurologues
    Politologues
    Et autres bobologues
    De l’esprit humain

    Qui nous déversent
    Avec grand talent d’ailleurs
    Le pourquoi du comment

    Des activistes
    Antisémites
    Antisionistes
    Anti Judaïques
    Anti abatteurs rituels
    Anticolonialistes
    Anti circoncision

    Et j’en oublie sûrement

    Quelle débauche d’attention
    A tous ceux qui se penchent
    Sur nos pauvres personnes

    En contrepartie
    J’aurais bien aimé lire
    Des traités
    Sur nos penchants
    Supposés

    Comme

    Génocidaires
    Suceurs de sang
    Fossoyeurs de la paix
    dans le monde
    Criminels contre l’humanité
    Complotistes
    Dominateurs du monde

    J’attends de voir

    Bandes d’égoistes

  • Brebis

    Je suis en pèlerinage
    dans un pays
    qui n’est pas le mien.

    Je n’y suis pas né.
    Pourtant, c’est presque comme si.

    Bourgade dans les Carpates.

    Mon père me l’a contée en détail.
    J’en connais chaque recoin.

    Tous les étés, il montait dans les alpages
    retrouver les bergers
    qui y faisaient paître
    les troupeaux de notre famille.

    Il montait les approvisionner
    et contempler,

    d’un regard ébahi
    que peuvent avoir les enfants,

    la magie de la fabrication
    des petits fromages

    que les bergers égouttaient
    en les pendant aux arbres.

    Bien entendu, en visitant le village
    avec mon oncle, qui me servait de guide,

    pas de trace juive,

    Communautéjuive

    sinon un ancien cimetière,

    et une meunerie
    dont la façade évoque une synagogue,

    avec son plafond bleu azur
    parsemé de petits Magen David dorés.

    Et puis aussi,

    blotti au fond d’une étable,

    un petit agneau,

    trop jeune pour la transhumance.

    Arrière-arrière-arrière…

    petit agneau

    d’une brebis

    que mon père avait peut-être portée
    dans ses bras.

  • Schnorrer

    Ce mot délicieux qui,

    Curieusement,

    Désigne un mendiant

    En yiddish.

    Mais porte rarement

    Une connotation négative,

    Plutôt une familiarité

    Affectueuse.

    Lors d’un de nos petits pèlerinages,

    Vite fait,

    Au Kotel,

    Ce mur occidental du Temple

    Qui nous relie

    Matériellement

    À notre histoire millénaire,

    Que surgit un schnorrer.

    Il murmure —

    Non, il exige —

    Une aumône.

    En ce lieu saint,

    Moment ou jamais

    De répondre aux commandements

    De nos pères.

    Je racle les pièces

    Qui traînent au fond de ma poche

    Et lui remets

    Le fruit de ma pêche.

    Du tac au tac,

    Le voilà qui me tance :

    « Rak djoularim ! »

    J’essaie de reconstituer

    Ce borborygme dans ma tête

    Et, un peu ahuri,

    Je comprends que la maison

    N’accepte

    Que des dollars.

    Caramba !

    Demain,

    On n’acceptera plus

    Que les cartes de crédit ?

    Yiddishe khoutspa,

    Ce culot millénaire

    Qui refuse même

    La petite monnaie.

    Recette de notre pérennité ?

  • Les maux pour le dire

    Toujours dans mon stam café,

    Mon bistrot attitré,

    Je ne peux m’empêcher

    De tendre l’oreille

    Vers la tablée voisine.

    Je n’entends pas la conversation.

    Seulement la musique

    Des mêmes mots

    Qui reviennent,

    Inlassablement.

    Sionistes.

    Israël.

    Cultureisraélienne

    Gaza.

    Auschwitz.

    Nazis.

    Génocide.

    Quelques mots

    Qui suffisent désormais

    À raconter le monde.

    Toujours le même duo :

    La victime

    Et le bourreau.

    Un bourreau nouveau

    Pour toutes les saisons,

    Pour toutes les causes.

    Le bourreau universel,

    Celui qui absorbe tout,

    L’essuie-tout de l’Histoire.

    Cela me fait penser

    À un bug informatique.

    Un programme

    Qui tourne en boucle.

    En informatique,

    On installe une mise à jour,

    Ou un antivirus.

    L’ordinateur tourne en boucle.

    Il est temps

    De le débrancher

    Mais ensuite?.

  • Mamon

    Ah, ce dieu d’origine araméenne

    Qui symbolise le profit,

    Toujours tapi

    Dans l’arrière-caboche

    De nos dirigeants.

    C’est en lisant un livre d’histoire

    Consacré aux premières années

    De notre petit royaume

    La Belgique

    Que j’ai découvert

    Combien son existence fut précaire.

    Plusieurs voisins

    Rêvaient alors de l’engloutir.

    Je l’ignorais, bien sûr.

    Aujourd’hui,

    L’existence même de la Belgique

    Ne paraît plus pouvoir être remise en cause.

    Quelle idée saugrenue.

    Cela m’a fait penser à Israël.

    Cultureisraélienne

    Depuis 1979,

    Voilà près d’un demi-siècle

    Que l’Iran promet sa disparition.

    À force d’entendre ces menaces,

    On n’y prête plus attention.

    Hormis ceux

    Qui se trouvent dans la ligne de mire.

    L’expérience

    Le rappelle pourtant régulièrement.

    Comme disait feu mon père :

    « Ils ne tirent pas

    Avec des haricots. »

    Nos dirigeants,

    Qui entretiennent des relations diplomatiques

    Avec Israël

    Comme avec l’Iran,

    N’ont guère élevé la voix

    Face à cette volonté proclamée

    D’effacer un État de la carte.

    Imaginons un instant

    Que les Pays-Bas annoncent

    Vouloir faire disparaître la Belgique.

    J’ose croire

    Qu’une levée de boucliers

    Ne tarderait pas.

    Au Moyen-Orient,

    Rien de tel.

    Silence.

    Ah, Mamon,

    Quand tu nous tiens.

  • Iran


    Entre deux rendez-vous d’affaires,
    j’aimais aller flâner sur les quais de Dubaï,
    dans le Creek,
    où étaient amarrés les boutres,
    dans le plus pur style de “Coke en stock”
    de Tintin
    ou dans les Secrets de la Mer Rouge d’Henry de Monfreid.
    Ces coques en bois, superbement décorées,
    embarquaient toutes sortes de marchandises
    vers le Yémen ou bien l’Iran.
    Les Mille et Une Nuits s’étalaient devant moi.
    Le capitaine du rafiot,
    que j’observais depuis un certain temps
    me remarqua soudainement et m’invita, par gestes,
    à monter à bord.
    Curieux, comme les esprits communiquent parfois.
    Je grimpai, tel un singe,
    Par dessus du bastingage
    Et sautai par-dessus bord
    et atterris sur une balle de tapis d’Orient.
    À ce moment-là, j’avoue
    que je me sentais dans mes petites babouches.
    Instinctivement, je scrutais les voies d’évasion.
    Vient l’invitation à partager le chai.
    Bien entendu, nous avons dégusté, fraternellement,
    quelques oranges qui avaient
    le goût délicieux du danger et du risque.
    Ensuite, séance de photos.
    L’équipage semblait honoré
    qu’un Roumi soit venu jusqu’à eux.
    Je ne pouvais être qu’un Roumi.
    Voir Tintin.
    Un Roumi est un Romain, donc un chrétien.
    Un Blanc ne pouvait être autre chose.
    Ces moments de communauté, au sens éthologique du terme,
    sont restés gravés en moi jusqu’à ce jour.
    Car, au fond, nous ne partagions ni la langue, ni la culture,
    ni sans doute les mêmes repères.
    Et pourtant, autour d’un thé et de quelques oranges,
    quelque chose d’essentiel nous avait réunis.
    Cet événement magnifique me rappelle tous les jours
    que le lien entre humains reste porteur de tous les espoirs.

  • Monsieur Klein

    C’est en écoutant ce matin…

    Les propos d’un certain Monsieur Klein,

    ingénieur de son état,

    et non juif de surcroît.

    Ah oui, comme dans le film de Losey,

    ce « Monsieur Klein » de 1976,

    où un homme doit affirmer son aryanité

    pour échapper au soupçon

    et pouvoir continuer à vivre.

    Voilà donc ce courageux Monsieur

    qui doit aujourd’hui encore préciser ses origines

    pour valider son combat

    contre l’antisémitisme.

    Luttecontre l’antisémitisme

    Fast rewind.

    « Nous sommes tous des Juifs allemands. »

    Nous l’étions alors tous.

    Ah, Mai 68…

    Les pavés sous la plage !

    À l’époque, il ne s’agissait évidemment pas des Juifs,

    mais de cette jeunesse révoltée

    qui aimait endosser la cause

    de tous les exclus du moment.

    Un slogan qui disait, en somme,

    que l’injustice faite à l’autre

    était aussi une injustice faite à soi-même.

    Malheureusement,

    certains vieux soixante-huitards

    ont trouvé aujourd’hui

    d’autres slogans,

    encore plus cools.

  • Tcholent Park

    Si l’on m’avait dit un jour que le Tcholent Park me rattraperait à Shenzhen, je ne l’aurais pas cru.

    Shenzhen, la mégalopole mitoyenne de Hong Kong.

    Comme souvent lors de mes voyages d’affaires, une nostalgie m’amenait inexorablement à visiter la « station-service » locale du Habad.

    Je suis conscient que certains reprochent à cette organisation d’être trop versée dans la « reconversion » des Juifs.

    Mais personnellement, j’ai une profonde admiration et un grand respect pour son travail social et communautaire, plus particulièrement lorsqu’on se retrouve littéralement au milieu de nulle part.

    À Shenzhen donc, j’arrive enfin dans leur « compound ».

    Je désirais plonger, pour quelques heures, dans un peu de yiddishkeit.

    Chassez le naturel…

    Nous sommes à la veille de Pessa’h. Les préparatifs vont bon train. Les colis de repas cacher pour Pessa’h sont prêts à être expédiés aux quatre coins de cette Chine immense.

    Le rabbin me reçoit, malgré le branle-bas de combat, comme Abraham accueillait les anges venus lui annoncer la naissance prochaine d’Isaac.

    Bien entendu, il ne m’a pas lavé les pieds, mais c’était tout comme.

    Un repas complet et délicieux m’est servi.

    Et voilà que paraît, je ne sais d’où, Moïshe… ou était-ce Shimon ?

    Je ne m’en souviens plus.

    Il me raconte d’emblée son histoire.

    Nom d’un petit bonhomme !

    Au fil de ses péripéties, il était notamment passé par Anvers.

    Et son Tcholent Park, il le connaissait bien entendu.

    Alors, les amis, se trouver aux antipodes et se retrouver entre landsman, c’est un miracle en soi, n’est-ce pas ?

    Mais voici le clou de ma visite.

    Le rabbin de « l’autre communauté » de Shenzhen surgit soudainement et me fait promettre que lors de mon prochain passage, j’irai également visiter « l’autre synagogue ».

    La célèbre blague des deux synagogues sur une île déserte, où un unique rescapé juif explique qu’il a construit deux synagogues : celle où il prie et celle où il ne mettra jamais les pieds, ne provient décidément pas de nulle part.

  • Arak


    Du peu que j’ai pu retenir
    De nos trop courtes vacances
    En ex-Yougoslavie,
    C’est l’amour guère tempéré
    Pour la boisson nationale,
    La rakija,
    Qui a immédiatement fait écho
    À une anecdote juteuse.
    En tant que fringant gendre
    De mon beau-père qui, à l’époque,
    Importait des produits alimentaires
    Du pays honni,
    L’un de ses articles vedettes
    Était l’arak,
    Le cousin germain, pardon,
    Sémitique,
    Du breuvage précité.
    Parmi ses meilleurs clients
    Figurait un restaurant libanais,
    Qui était également,
    Le « stam café »,
    Autrement dit,
    Le bistrot attitré
    De la filiale locale
    Du Fatah.
    Or, le précieux nectar,
    Kasher le-Pessa’h de surcroît,
    Était consciencieusement transvasé,
    Avant dégustation,
    Dans des bouteilles
    D’un arak libanais
    Parfaitement authentique
    En apparence.
    Les honorables consommateurs
    N’y voyaient
    Que du feu.
    Mieux encore,
    Ils ne tarissaient pas d’éloges,
    Félicitant le cabaretier
    D’avoir enfin déniché
    Un breuvage exquis,
    Un breuvage
    Bien de chez eux.
    Ils ne croyaient pas
    Si bien dire.
    Comme quoi…