Author: sender

  • 7141127


    Caserne Dossin 1942
    Transit sans retour
    vers les camps de la mort
    Dans la cour de cette caserne
    qui, en 1971, avait depuis longtemps retrouvé sa fonction d’origine,
    j’erre.
    Moi, le matricule 7141127,
    gravé sur ma plaque d’identité militaire,
    et non sur mon avant-bras.
    On progresse, quand même.
    Et pourtant…
    Le soir, toute la troupe s’engouffre dans la cantine.
    Tradition oblige.
    Ce n’est pas le gros rouge des tranchées de la “der des der”,
    mais la bonne bière belge,
    qui coule à flot,
    presque au frais de la princesse — ou plutôt du contribuable.
    À mon uniforme de la Force aérienne,
    j’ai ajouté une kippa.
    On ne peut pas dire qu’on ne me remarque pas.
    Si quelqu’un souhaite faire plus ample connaissance…
    Je n’ai pas dû attendre longtemps.
    Après les libations vient le moment du in vino veritas.
    À nonante dans la chambrée,
    un grand courageux,
    Après l’extinction des feux,
    lâche du fond de la salle :
    « Ils auraient tous dû vous brûler. »
    Silence dans la salle.
    Silence.

  • Bonne surprise

    Bonne surprise

    Franchement, je l’avoue :

    elle était réellement bonne

    La meilleure depuis longtemps.

    Il y a quelques jours, au détour d’une conversation anodine, un ami  -gentil-  fort sympathique au demeurant, m’informe 

    qu’il n’y a pas d’antisémitisme.

    Alors là, je ne me tiens plus.

    Je suis fou de joie.

    Mais gardons les pieds au sec et la tête hors de l’eau.

    Des faits. Rien que des faits.

    Vérifions.

    Et en effet :

    Joann Sfar interdit à Marseille ? Ce n’est pas de l’antisémitisme. C’est un choix purement littéraire.

    Des croix gammées sur des portes juives bruxelloises ? 

    L’expression d’une juste colère.

    Sacrée, même, pour certain(e)s.

    À l’Université libre de Bruxelles, des étudiants qualifiés de « sionistes » qui se retrouvent harcelés ? Vous appelez cela de l’antisémitisme ?

    Des menaces de mort visant une députée belgo-juive ? 

    Allons donc. Un sain débat politique.

    Le chroniqueur Herman Brusselmans qui explique avoir envie « d’enfoncer un couteau pointu dans la gorge de chaque Juif » qu’il rencontre ? Ne soyons pas susceptibles. Une figure de style. Les tribunaux lui ont d’ailleurs donné raison.

    Tentative d’incendier la synagogue de Liège ?

    Rien d’inquiétant.

    Probablement un test citoyen du système anti-incendie réalisé par quelques sympathisants désireux de vérifier que tout fonctionne correctement.

    Mais voyons. 

    Ces exemples sont largement suffisants.

    Mon ami a raison.

    Trois millénaires de tzoures sont terminés.

    Hourra !

  • Tartarin de Kurdani

    Les commères taillent une bavette en commentant le ciel immaculé, d’un bleu azur. 

    Yaacov a crânement gravi l’escalier à quatre pattes  et atteint la galerie extérieure du premier étage, 

    qui donne accès aux locaux de la petite école.

    Cholera jasna, kurwa, crie Lola qui se trouve juste en dessous.

    Impossible qu’il pleuve en plein mois de juillet.

    Yaacov remonte laborieusement son slip en tricot, soulagé.

    Préparation inconsciente à son immigration prochaine  vers la patrie du grand Manneken ?

    Soudain, entre les hautes herbes, apparaît un spectre : nom de Dieu, une vipère qui se tortille. 

    Aux cris affolés de ces dames accourt Shimshon, fier policeman de la toute nouvelle force de police israélienne — première mouture, après une interruption de près de deux millénaires. Il sort son pistolet de service, vise et abat le monstre de plusieurs coups bien ajustés.

    Lirel’histoire

    Le petit groupe s’approche prudemment du cadavre, étendu, inerte.

    Une chambre à air de vélo.

    Kurdani, baie de Haïfa 1955.

  • Gveret

    Dans la Bible

    On la rencontre

    Déjà au VIIIᵉ siècle avant notre ère

    Dans la Genèse

    Chapitre 16

    Et alors ?

    Gveret

    C’est “Madame” en français

    Histoirede France

    Mais pas seulement

    Car gveret

    Est littéralement

    Le féminin de gever

    Gever

    L’homme

    Mais pas n’importe lequel

    L’homme dans toute

    Sa splendeur

    (Ouille… je sens déjà les ennuis arriver)

    De sa masculinité

    Quand on passe la racine du mot sous la loupe

    Gibor = champion

    Gevoura = force

    Ce terme gravite

    Autour de la puissance

    De la vigueur

    Du dépassement

    Donc gveret signifie presque

    Littéralement

    “Hommesse”

    Tout un programme

    Suivez mon regard

    Votre petite amie

    Votre auguste épouse

    Belle-maman

    Je m’arrête ici

    J’ai un excellent avocat.

  • Rothschild

    « Une fois de l’autre côté de la mer, votre fils sera guéri ».

     Voilà le verdict du « professeur » que la mère de Yaacov est allée consulter au grand hôpital de Haïfa. Étrange idée que d’aller voir un médecin pour un enfant en pleine forme, mais qui traînait une fièvre obstinée. On se demande ce qu’aurait pensé le docteur Freud d’une telle démarche, si peu scientifique et pourtant si prophétique.

    Le verdict était tombé : pour le bien de l’enfant, il fallait quitter la Terre promise.

    Yaacov était né à l’hôpital Rothschild — tout un programme — sur les hauteurs de Haïfa. À peine l’accouchement terminé, la mère se plaint à la sage-femme : « Comment peut-on abandonner une parturiente et son nouveau-né dans un couloir ? » Les chambres sont rares, les naissances nombreuses. La sage-femme répond, mi-brutale mi-affectueuse : « Soyez déjà contente d’avoir mis au monde un enfant en parfaite santé ».

    De cette traversée vers la guérison, Yaacov garde quelques images éparses. L’Etna surgit au large de la Sicile. Son petit camion-jouet glissant tout seul dans la coursive. Le vieux rafiot avançant cahin-caha, penché sur son flanc comme s’il hésitait à continuer. Et puis l’arrivée à Marseille, où toute la famille dévore des sandwichs jambon-beurre.

    Installation à Anvers. Horreur : personne ne parle yiddish. Ces étrangers de l’école maternelle parlent une autre langue. La mora — la maîtresse — Tamara Damblon veille au grain, mais rien n’y fait. Isolé dans sa langue, Yaacov garde l’espoir d’un retour rapide vers la patrie. On le lui a promis.

    Un jour, un spectacle de marionnettes joue l’histoire de « Malbrough s’en va-t-en guerre ». Et il ne reviendra jamais.

    Yaacov pleure à chaudes larmes. Il a compris. Il n’y aura pas de retour. Et surtout — révélation plus cruelle encore — ces étrangers ne parleront jamais le yiddish comme lui.

    Haïfa 

    Marseille 

    Antwerpen 

    1955

  • Vive Aleph


    Yaacov a trois ans
    Et crie à tue-tête :
    Vive Aleph ! Vive Aleph !
    Tout en ramassant
    Les petits papiers carrés
    Bon marché
    Jetés à même la poussière.

    Le parti qui comporte le numéro Aleph
    C’est celui du Mapai de Ben Gourion.
    Le Herout — le Likoud d’aujourd’hui — suit derrière,
    Distribuant ses carrés marqués d’un Hey,
    Mais il reste le challenger,
    Loin derrière.
    La petite tête blonde de Yaacov
    Dépasse à peine
    Les crêtes des champs désolés et faméliques,
    Écrasés de soleil,
    Piquetés ici et là de coquelicots.
    Toujours accompagné de Rex,
    Son garde du corps,
    Son compagnon de jeux.
    Maman le surveille de loin,
    Fière de son petit « shaïgetz »  blond paille
    Qui court librement, sans entraves,
    Pieds nus,
    dans le slip à bretelles
    qu’elle lui a amoureusement tricoté.
    Alors elle s’accorde quelques pauses,
    Entre l’entretien
    De leur tout nouveau deux-pièces de quinze mètres carrés,
    Au milieu de nulle part.
    Auschwitz semble loin.
    On essaie de se débrouiller,
    De trouver un peu d’appoint au marché noir,
    Car les bons de rationnement
    Ne suffisent pas à offrir
    La table minimale
    qu’elle voudrait pour sa jeune famille d’immigrés.
    Kurdani, 1955.
    Baie de Haïfa.

  • Zankzoussi

    Bien sûr,

    Ce borborygme

    Ne vous dit probablement rien.

    C’est en demandant mon chemin vers

    Ce superbe château de Potsdam,

    Naguère habité par Frédéric II,

    Que je l’entendis pour la première fois.

    Zankzoussi.

    Vous l’aurez compris,

    Il s’agissait tout simplement

    Du château de Sanssouci,

    Où le monarque venait,

    Dit-on,

    Oublier les siens.

    Les soucis.

    Aujourd’hui pourtant,

    Ces mots qui, rien qu’à les entendre,

    Nous détendent déjà,

    Ont pris une tout autre signification.

    Surtout chez nos djeunes.

    Vous dites :

    “Merci.”

    Et la réponse fuse aussitôt :

    “Sans souci.”

    Sans souci ?

    Pour qui au juste ?

    Pour celui qui remercie ?

    Mais il n’exprimait aucun souci,

    N’est-il pas ?

    Ou pour celui qu’on remercie ?

    Veut-il dire par là

    Que votre gratitude

    Ne le dérange pas outre mesure ?

    Étrange époque,

    Où même la politesse

    Semble devoir s’excuser

    D’exister.

  • Kedma


    « vers l’est » en hébreu

    Quand Yaacov voit papa enfourcher son grand vélo

     et disparaître au bout de la rue poussiéreuse,

     il l’imagine déjà

     sciant et rabotant les grosses planches

     qui deviendront, par la magie de ses mains,

     autant de lits, de tables à manger.

    Car il reconditionne de vieux rafiots

     qui flottent encore à peine.

     Mais de l’autre côté de la mer,

     de nombreux rescapés croupissent encore

     dans les camps de déplacés.

    La tâche est immense

     et le temps s’égrène sans pitié.

     Le pays a besoin, sans délai,

     de bras pour construire ce jeune État.

     Le Kedma, rafistolé de toutes parts,

     emmène sans arrêt son flot humain.

    Itzhak,

     qui s’appelait Itsche au pays,

     est ce héros-là,

     le papa de Yaacov.

    Yaacov ne cesse de l’observer,

     réparant presque par magie

     le parapet cassé de la terrasse en bois,

     des clous dans la bouche,

     le marteau à la main.

    Yaacov voudrait lui aussi

     ficher des clous dans le bois,

     mais il faut de la force

     et de la dextérité.

    Itzhak commande pour son fiston

     un harmonica Hohner

     auprès de matelots

     qui vont chercher des réfugiés en Allemagne.

    Mais ces trous dans un bloc de bois,

     c’est bien trop tentant.

     Les clous de papa

     ont exactement la taille

     des trous de l’harmonica.

    Exit la carrière musicale de Yaacov.

    La femme d’Itzhak se morfond à la maison,

     au milieu des plaines brûlantes de l’été,

     dans la débrouille permanente

     pour nourrir sa petite famille.

    Fatalement,

     la famille se retrouve sur le Kedma,

     mais cette fois dans l’autre sens.

    Haïfa disparaît à l’horizon

     aux yeux d’Itzhak,

     de sa femme

     et de leurs enfants.

    L’officier qui leur a délivré

     les visas de sortie

     les a encore suppliés :

    « Restez… pour les enfants. »

    Rien n’y fait.

    À Anvers, peu après,

     maman écrase une larme

     et papa lui souffle :

    « Tu n’avais qu’un mot à dire…

     nous ne serions pas partis. »

    Kurdani, 1955.

     Antwerpen, 1956.‌‌

  • Moby Dick

    Collectionneur de harpons

    Voilà à quoi me fait penser

    Arthur Langerman

    Ce Juif belge, rescapé de la Shoah,

    qui a inlassablement collectionné,

    jusqu’à ce jour,

    des milliers de caricatures antisémites.

    Jusque-là, rien de particulier,

    me direz-vous.

    Cette étrange manie juive

    de recueillir les plaies ouvertes,

    de classer les échardes de l’Histoire,

    comme pour empêcher les bourreaux

    de réécrire eux-mêmes leurs crimes.

    Et puis cette semaine,

    sagrou maagal, comme on dit en hébreu.

    En français :

    Histoirede France

    la boucle est bouclée.

    Arthur Langerman a légué sa collection

    à sa fondation sise à la Technische Universität Berlin,

    tristement célèbre

    pour avoir expulsé deux éminents chercheurs

    parce que  juifs :

    Gustav Hertz

    et Georg Schlesinger.

    Oui, la boucle est bouclée.

    Mais avec, entre les deux extrémités du cercle,

    un hiatus de six millions d’âmes.

    Les Juifs excellent parfois

    dans les pirouettes macabres.

    En quelque sorte,

    retour du colis à l’expéditeur.

    À bon entendeur…

    © Jacques Frojmovics

  • B’tzelem

    Voilà que je me mire ce matin

    En me rasant

    Rien de plus rasant

    Bon, ce jeu de mot

    Un peu facile je l’admets

    Ce n’est pas ainsi qu’on démarre

    Son billet d’humeur

    Yankele

    Par contre me vint à l’esprit 

    Le mot b’tselem

    Certains penseront immédiatement au nom

    De cet ONG, controversée par certains

    Non, je me réfère du terme originel

    Dans Bereshit 1:27

    « Et Dieu créa l’humain à Son image,

    à l’image de Dieu Il le créa,

    mâle et femelle Il les créa. »

    Et tout à coup 

    Voilà que je me dit,

    Mais zut, flûte, comme disait feu ma belle maman

    Chaque quidam(esse)

    Qui se mire 

     peut dire pareil

    Gewalt 

    Ca change tout

    Je l’explique

    Si je suis fabriqué à l’image de dieu

    Tout le monde est fabriqué à l’image de dieu

    Nous sommes donc des clowns

    Pardon des clones

    A l’image de dieu

    Nous sommes les petits Mêmes 

    Mais chacun avec son mishigass

    Terme ashkénaze qui voudrait dire littéralement

    Chacun avec sa folie

    Et pour le dire de manière plus élégante

    Chacun avec sa spécificité

    Même L’Emmerdeur du coin ?

    Oui

    Même feu belle maman?

    Oui

    Même le prix Nobel ?

    Chic

    Même mon ennemi

    Merde

    Matière à réflexion.