Author: sender

  • Schwartz


    Le petit congé
    Que nous nous étions
    Octroyé,
    Ma chère et tendre
    Et moi-même,
    Dans ce minuscule pays,
    Le Monténégro,
    A tourné au vinaigre.
    Mais pas balsamique.
    Suite à un aléa
    Médical,
    A surgi en moi
    Cette vieille expression Yiddish,
    Liée au « noir »
    Du Mont Noir :
    « S’vert mir schwartz far di oygn »
    Autrement dit :
    Le noir me remplit les yeux.
    Forte expression,
    Les amis,
    Pour un horizon
    Brusquement bouché.
    The good news is :
    Il nous reste encore
    Les trois autres sens
    Pour nous orienter,
    Pour continuer d’avancer,
    En attendant
    Que le noir
    Se dissipe.

  • Je vous l’avais prédit

    Une fois de plus
    Je ne puis me retenir.
    Une fois de plus, dans
    La petite lucarne,
    Un monsieur très docte
    Commente les funérailles
    Du grand calife,
    Enturbanné
    Passé à trépas
    Il y a déjà quelques mois.
    C’était presque du genre :
    « Je vous l’avais bien dit. »
    Ça n’a pas fonctionné,
    Et le peuple reste sous leur joug.
    Ces prophètes d’après coup,
    C’est un peu comme les gobelets
    Qui tombent dans les automates
    À café,
    Après que celui-ci
    A déjà coulé.
    Ces commentateurs
    Auraient-ils tenu les mêmes propos
    Si, après la quantité catastrophique
    De morts civils en Normandie,
    Tout autant que de soldats sur les plages,
    Après Dresde, bombardée à ras,
    Et la liste est interminable,
    Le Reich honni,
    N’avait pas fini par s’effondrer ?
    Qui aurait alors osé déclarer :
    « Je vous l’avais bien prédit » ?

  • Dents


    C’est suite à un passage récent
    Chez mon arracheur de dents
    Que m’est venu à l’esprit
    L’expression flamande
    “Avoir la bouche pleine de dents”
    Je vous fais grâce
    de la phrase originelle dans la langue de Vondel,
    un auteur néerlandophone
    que tous mes concitoyens connaissent,
    en principe.
    Bref, c’est une expression
    Idiomatique qui signifie:
    ne pas avoir de réponse.
    Personnellement, avec le temps qui passe,
    j’en sais de moins, en moins
    sur tous les sujets.
    Autrefois,
    l’âge faisait progresser notre compréhension.
    On devenait, paraît-il, sage,
    voire philosophe
    Ne fut- ce que de la cuisine.
    Mais je constate que,
    de jour en jour,
    les questions sur la vie,
    notre entourage, au sens large du terme, augmentent,
    et les réponses que l’on croyait éternelles
    se réduisent comme une peau de chagrin.
    Alors, que nous reste-t-il ?
    La réflexion.
    Elle est personnelle.
    Nul ne peut nous la ravir.
    Mais où trouver la matière première pour nous y aider ?
    That’s the question.

  • Tito


    Tout d’un coup,
    On replonge cinquante ans en arrière.
    Presque autant que
    dans ce film fabuleux, Good Bye, Lenin!.
    Sauf qu’ici, nul besoin de mise en scène,
    de faux journaux télévisés
    ou de locaux ressuscités.
    Tout est authentique.
    Et cela se passe ce matin même,
    dans un pays balkanique
    qui vante avec talent
    son « sea, sun and mountains ».
    Mon épouse et moi y sommes venus
    pour quelques jours de repos bien mérités.
    Mais l’homme propose et Dieu dispose.
    Nous voilà donc à l’hôpital régional,
    le grand, pas le dispensaire du coin.
    Rassurez-vous, pour un problème heureusement mineur.
    Et là, mes amis,
    dans ce pays qui sait si bien attirer les touristes,
    Le vieil adage selon lequel
    il vaut mieux être riche et en bonne santé que pauvre et malade
    prend soudain une saveur toute particulière.
    La voisine de chambre
    nous assure que rien n’a changé.
    Les draps troués.
    Les murs défraîchis.
    La pancarte en carton sur la porte,
    Avec l’inscription « Isolacija »,
    vestige d’une fonction ancienne,
    du moins je l’espère.
    Le parquet usé, raviné par des décennies de passages,
    comme si toutes les écuries du Mans
    y avaient laissé leurs traces.
    Alors côté des humains
    Cela ne vaut pas mieux
    N’étant pas versés dans le locution locale, on y discerne presque
    l’aboiement d’un berger allemand.
    Voilà pour l’accueil.
    Des infirmières peu prodigues en sourires.
    Des médecins un tantinet agressifs.
    Bref, il ne manque plus que
    le portrait de Tito au-dessus de la porte.
    Et puis, cerise sur le gâteau,
    La voisine de chambrée nous confie,
    sans l’ombre d’une hésitation,
    que sous Tito, la vie était bien plus belle.
    À cet instant, on ne sait plus très bien
    si l’on se trouve dans un hôpital,
    dans un musée
    ou dans une machine à remonter le temps.
    Cela laisse pantois.

  • Oïlem goïlem

    C’est ainsi que mon père

    Truffait très naturellement

    Son parler Yiddish

    D’une sélection

    De dictons

    Et d’expressions idiomatiques.

    Quel fabuleux héritage

    Etait il en train de

    Me préparer,

    Ces idiomes

    Sont à présent des reliques

    D’un temps révolu

    Que beaucoup d’entre nous

    Essayent de retrouver

    Bref, oïlem goïlem

    En hébreu olam, Golem Signifie

    En langue de Molière,

    Un monde plein de clones automates.

    Ce Golem de Prague était,

    Quand il en était investi,

    Le plus fabuleux des humanoïdes

    Genre robot,

    chargé

    D’un super chatGPT mental

    Et physique

    Mon papa utilisait cette expression

    Quand il décrivait

    Le « vulgus peplum”

    Tel qu’on l’observe aujourd’hui.

    Plus que jamais, des meneurs d’hommes

    Fourbes à souhait

    Mènent à la baguette,

    Dans un sens,

    Soit dans le sens

    Diamétralement

    Opposé,

    Le peuple,

    Selon

    Leur beau plaisir.

  • Silence

    À vrai dire, lorsque notre instituteur
    nous serinait à tout bout de champ :

    « La parole est d’argent,
    mais le silence est d’or »,

    j’ai toujours eu l’impression
    que la portée disciplinaire
    du message l’emportait largement.

    En clair :
    mieux valait se la fermer.

    Je me suis retrouvé un jour,
    entre Anglais et Français,
    lors de négociations commerciales
    particulièrement rugueuses.

    Soudain,
    mes collègues anglais
    se sont tus.

    Muets comme des carpes.

    Il ne manquait plus que la farce.

    Les Français crurent alors
    que l’heure de la capitulation
    avait sonné.

    Pour eux,
    ce silence signifiait une reddition.

    Mais pour les Britanniques,
    c’était exactement l’inverse.

    Il n’y avait plus rien à négocier.

    Ils n’en voulaient plus
    et étaient prêts à quitter la table
    séance tenante.

    Petit Belge assis
    entre deux cultures,
    j’expliquai en aparté
    aux uns et aux autres
    ce que le silence signifiait…
    pour l’autre.

    Comme quoi,
    certains silences
    sont d’une éloquence redoutable.

    À voir les grands de ce monde
    s’envoyer invectives et ultimatums,
    proclamer chaque matin
    de nouvelles victoires historiques,

    un peu de silence
    nous ferait sans doute
    le plus grand bien.

    Et qui sait ?

    Peut-être nous dirait-il enfin
    quelque chose d’important.

  • Fahad


    Mon ami saoudien,
    Je l’ai rencontré lorsque
    j’étais encore en pleine activité
    professionnelle.
    Il m’avait reçu à Riyad,
    non seulement
    en mettant les petits plats
    dans les grands,
    mais surtout avec beaucoup
    de chaleur et d’amitié.
    Et récemment, quand je lui ai
    fait part de nos difficultés
    de juifsdans la vieille Europe,
    et d’Israéliens lorsque je parlais
    de nos enfants et petits-enfants en terre d’Israël,
    il m’a proposé de venir dans son pays,
    où il m’a assuré que nous serions
    reçus à bras ouverts.
    Ce matin, c’est avec mon ami allemand et catholique,
    qui se bat avec courage,
    par diverses voies,
    contre l’antisémitisme,
    que j’ai échangé.
    Eh oui, les amis,
    cela me donne du courage,
    beaucoup de force.
    L’empathie et l’aide ne viennent pas nécessairement
    des personnes sur lesquelles nous croyions
    pouvoir compter.
    Les temps changent,
    les amitiés évoluent
    parfois

  • Czirke

    Ce mot magique

    Avait un effet pavlovien

    Sur le petit Yaacov.

    Maman venait de prononcer la phrase

    En hongrois :

    « Je vais acheter un poulet. »

    Ni une ni deux,

    Il allait se poster à la porte

    De la minuscule maison

    Que le nouvel État venait

    De leur attribuer,

    Et se mettait à chanter à tue-tête,

    En yiddish,

    Sur l’air d’une chanson patriotique

    En hébreu,

    Très à la mode dans les années 1950 :

    “Nous allons bâtir notre pays,

    Notre patrie”.

    L’air était exaltant.

    La patrie devint poulet.

    Car oui, en ces années de disette

    Et de rationnement,

    Acheter un poulet était un événement

    Pour ceux qui pouvaient se l’offrir.

    On l’accommodait à toutes les sauces.

    Il devenait même un ersatz de gefilte fish,

    On en confectionnait des quenelles

    Qui pouvaient tromper les palais

    Les plus avertis.

    C’était la sœur de Yaacov qui avait

    La lourde tâche d’amener l’animal

    Chez le sacrificateur.

    Cacherout oblige.

    En effet, ces volatiles étaient vendues

    Vivantes, souvent par les voisins,

    Paysans arabes.

    Aujourd’hui le quotidien 

    Alimentaire en Israël,

    Est assuré.

    Clairement.

    Paradoxalement la

    Survie collective du pays

    Est menacée 


    Kurdani, baie de Haïfa, 1955

  • La paix psychologique

    Les guerres,

    on les connaît,

    Il y en a de toutes les sortes :

    froides,

    chaudes,

    imminentes,

    de libération,

    les guéguerres,

    les guérillas…

    Il y en a

    pour tous les jours

    de l’année.

    Et puis, bien sûr

    Il y a la guerre psychologique.

    Avec l’explosion

     —mauvais jeu de mot —

    de l’IA,

    des médias,

    des fake news,

    cette guerre

    gagne en importance.

    Mais à quand

    la paix psychologique ?

    Qui pourrait,

    sait-on jamais,

    ouvrir le chemin

    à une paix réelle,

    où tout le monde

    serait libre,

    heureux,

    et n’aurait plus peur.

    « Ils forgeront de leurs glaives des hoyaux,

    et de leurs lances des faucilles. »

    « Le loup habitera avec l’agneau. »

    Proclame Isaïe.

    Peut-être à nous de retrouver

    les qualités d’Aaron,

    qui aimait non seulement

    la paix,

    mais la poursuivait.

    Mais il est vrai aussi

    Que la paix, c’est comme

    Danser le tango

    Il faut être au moins deux

    Pour pouvoir la réaliser.

  • David Dov


    Rien à voir avec les cigares.
    C’était le petit nom
    De mon grand-père.
    Dov signifiant ours en hébreu
    À vrai dire, on l’appelait plutôt
    Douvid Behr, en yiddish
    En français, on dirait
    David Ours.
    Ours, un nom dit « béni ».
    En effet, naguère,
    Les maladies faisaient des ravages,
    Particulièrement parmi les enfants.
    Dans ces cas-là, on utilisait
    Un « truc » pour tromper l’Ange
    De la mort.
    Lors d’une maladie grave,
    On donnait à l’enfant
    Le nom d’un animal fort,
    Comme Lion, Loup ou Ours,
    Pour faire peur au Faucheur,
    Qui s’en allait,
    Espérait-on, bredouille.
    Le truc n’a vraisemblablement pas fonctionné
    Lorsqu’il fut abattu dans la rue
    Par les nazis.
    De lui, je n’ai aucune image.
    Rien.
    Sauf l’histoire de l’oreiller,
    Que voici.
    À l’encontre de certains stéréotypes
    Concernant le fric et les  juifs,
    A certaines époques,
    Des schnorrers, des mendiants, en yiddish
    Étaient loins d’être rares
    Dans l’Europe ashkénaze.
    Ils parcouraient shtetls et bourgades
    Durant toute la semaine,
    Pour quémander l’aumône
    Auprès de juifs un peu plus
    Financièrement chanceux, qu’eux.
    Le shabbat, jour de repos
    Ils chômaient,
    Comme il se doit,
    Et se retrouvaient, le vendredi soir,
    Dans les synagogues de leur shtetl d’étape,
    Pour célébrer le début
    Du jour de repos.
    Après la prière du soir, lorsqu’on accueille
    La Reine Shabbat
    Les chefs de famille qui en avaient
    Les moyens,
    Invitaient chacun,
    Son schnorrer
    À la table garnie du shabbat.
    Ensuite, chacun passait la nuit
    Chez son hôte
    Bien au chaud et au sec
    Sur une paillasse
    Et non à la belle étoile, comme durant
    Les autres jours de la semaine
    Eh bien, David Dov
    Offrait son coussin à son invité du jour
    Pour qu’il puisse reposer sa tête
    Comme un Mensch,
    Comme un être humain,
    Au moins une nuit par semaine.
    Ma grand-mère grondait alors gentiment son mari,
    Car elle tenait à ce que le précieux coussin
    Lui profite avant tout,
    Après sa journée de dur labeur.
    David Dov n’aurait jamais enfreint
    La règle sacrée qu’il s’était fixée,
    De céder son oreiller au nécessiteux
    De passage
    Voilà l’héritage spirituel qui m’a été légué
    Par une personne
    Dont je n’aurai jamais vu le visage,
    Mais cette belle histoire de vraie générosité
    M’accompagne depuis toujours.